QUESTIONS DE MEMOIRE

Pourquoi et comment les jeunes s'intêressent-ils à la question du génocide? Comment les mémoires cohabitent-elles entre elles?

 

Entretiens avecRAPHAËL GLUCKSMAN (Réalisateur du film "Tuez les Tous"), SERGE KAMUHINDA (Rescapé du génocide tutsi), ÀRMEN SEROPIAN (Responsable du Mouvement de la Jeunesse Arménienne) et DEBORAH HALIMI (Secrétaire natio-nale de l'Union des Etudiants Juifs de France [UEJF]).

RAPHAËL GLUCKSMAN (Réalisateur du film "Tuez les Tous")
Raphaël Glucksman est encore lycéen en 1994. Mais ils furent plusieurs à réagir devant le silence des gouvernants et de la société civile au moment de la découverte du génocide tutsi au Rwanda. Ils décident de partir vérifier par eux-mêmes. Pendant deux mois, ils ont parcouru le pays, accompagnés par une rescapée. Raphaël Glucksman insiste tout d'abord sur le décalage entre la réalité du génocide des Tutsis et la manière dont les Français le perçoivent : massacres interethniques, simple guerre civile.. Dominique de Villepin parlera alors "des" génocides au Rwanda.
Il note ensuite deux obstacles à une bonne transmission de la mémoire. Le fait, tout d'abord, que le génocide n'ait fait l'objet d'aucune sacralisation. Il n'existe pas de tabous propres à cet événement. Ainsi le nier ne revient pas à s'exclure de la communauté des hommes et de ses valeurs. Le deuxième problème est le révisionnisme latent, ainsi que l'absence de réflexion sur le rôle particulier de la France. La conjugaison de ces deux éléments facilite le négationnisme.

SERGE KAMUHINDA (Rescapé du génocide tutsi)
Pour Serge Kamuhinda, la question de la mémoire est une question de survie. Il distingue deux mémoires. Nourri d'une histoire transmise oralement par son père, il puise en elle pour combler le vide laissé par le génocide qui a décimé sa famille et son peuple, donc sa mémoire. Depuis 1959, une autre mémoire s'est développée dans le pays, fabriquée sur des bases racistes et idéologiques par les Hutus, elle a servi à justifier les massacres en nourrissant la haine de l'Autre.

Ainsi, la première sert à construire alors que la seconde a servi à détruire.
La difficulté d'écrire l'histoire est prégnante dans un pays hutu à 80%, où bourreaux et victimes cohabitent toujours. Face aux négationnisme d'une partie de la majorité hutu, et face aux impératifs d'un gouvernement débordé par la nécessaire reconstruction du pays, la mémoire du génocide peut difficilement se construire. C'est une situation inédite par rapport aux autres contextes dans lesquels se sont perpétré des génocides puisque la population dans sa quasi-intégralité est compromise, donc coupable...
Or, la réconciliation - insoutenable pour le rescapé - est un impératif politique pour le gouvernement. L'issue pourrait venir des exilés rwandais qui n'ont pas été directement touchés par le génocide. Plus extérieurs, ils seront certainement les seuls à trouver les voies d'une réconciliation. Il faut souligner enfin que les tutsis sont encore en train de mourir, isolés et sans un réel soutien de la communauté internationale. Aujourd'hui il manque cruellement de professionnels capables d' accompagner les rescapés sur le plan psychologique.

ÀRMEN SEROPIAN (Responsable du Mouvement de la Jeunesse Arménienne)
Les illusions du "plus jamais ça", la négation du génocide Arménien par l'Etat Turc, crée les conditions d'un impossible travail de mémoire : ce négationnisme d'Etat entache et empêche le deuil. Il s'agit d'un combat face aux bourreaux qui perpétuent le crime en l'ignorant. L'école enseigne encore une histoire officielle qui fait l'impasse sur le génocide arménien. Force est de constater que la Turquie ne souhaite pas assumer les conséquences de la reconnaissance, à savoir les réparations. Face à ce négationnisme l'unique recours est la pénalisation : il faut dés lors rappeler que nier un génocide n'est pas de l'ordre de l'opinion.
Comment ne pas éprouver de la déception et de l'amertume à l'égard du gouvernement et des parlementaires français qui esquivent le sujet. Les bonnes relations bilatérales, autrement dit la "raison d'Etat", semblent se substituer à la défense des valeurs universelles. Valeurs qu'il apparaît nécessaire de toujours raviver et revendiquer tant le contexte nous montre comment elles sont menacées.

DEBORAH HALIMI (Secrétaire natio-nale de l'Union des Etudiants Juifs de France [UEJF])
La mémoire a tout de suite concerné Déborah Halimi constituant même les fondements de son militantisme à l'UEJF.
Pour l'UEJF, la question des mémoires a toujours été très importante en soi, et plus encore ces dernières années du fait des instrumentalisation dont elle a fait l'objet. La Shoah fut ainsi incriminée, accusée de masquer les autres mémoires. Cette mise en concurrence des mémoires est une forme de racisme et d'antisémitisme. Or les mémoires, loin d'être exclusives et conflictuelles, sont au contraire source de dialogues.
« C'est à ce titre que L'UEJF, ainsi que plusieurs personnalités se sont rendues au Rwanda, où l'horreur est partout visible, presque palpable, rappelle Deborah Halimi, de nombreux témoignages ont pu être recueillis. La mémoire sert aussi à construire l'avenir.»