Le S21 à Pnom Penh

Je viens de visiter le S21 à Pnom Penh. Cet ancien lycée a servi de prison et de lieu de torture des prisonniers du régime des Khmers Rouges. Plus de 17.000 hommes, femmes et enfants y ont été massacrés entre 1975 et 1978. Au total, ce sont près de 2 millions de Cambodgiens qui ont été exterminés par ordre de Pol Pot. Evidemment, sans chercher ni à comparer ni à mesurer le degré d’acharnement et de terreur de ce que l’Homme peut infliger à l’Homme, je ne peux m’empêcher de penser à mes nombreuses visites à Auschwitz-Birkenau. Je ne peux m’empêcher, en voyant l’exposition de photographies de ces hommes, femmes, enfants, bébés massacrés devant leurs parents, de penser à ces milliers d’images présentées à Yad Vashem. Je ne peux m’empêcher en écoutant le récit de cette vieille femme khmère qui ne comprend pas pourquoi ses enfants ont disparus de la sorte, de penser aux témoignages enregistrés par les rescapés des camps nazis et les quelques récits de survivants de ma propre famille.

 

Mais ce qui m’a le plus interpellé, c’est le témoignage de ce jeune suédois, envoyé par une organisation internationale pour une tournée de soutien au régime des Khmers Rouges au Cambodge du 12 au 26 août 1978. D’une manière directe et, je le reconnais, courageuse, il explique l’erreur dans laquelle il se trouvait à l’époque et la manière dont la propagande l’avait manipulé. Aveux tardifs mais sincères et pleins de messages particulièrement instructifs sur la manière dont nous pouvons tous être leurrés par des idéologies et des croyances pernicieuses.

 

Une interrogation, cependant. A la fin de son témoignage, ce suédois aujourd’hui âgé de 57 ans, conclu avec cette phrase très souvent, trop souvent, entendue : « Pour que cela ne se reproduise jamais : Plus Jamais Ca ! » Or, en 1978, il avait 25 ans, il poursuivait ses études à Stockholm, il savait ce qui s’était passé pendant le dernière guerre mondiale, il connaissait l’existence de la Shoah, il savait de quoi l’Homme était capable au nom d’une idéologie, d’une croyance, d’une religion ! IL SAVAIT ! Et pourtant, pour lui, cette leçon ne s’était pas appliquée à cette nouvelle idéologie communiste qu’il soutenait. Il lui a fallu d’autres preuves, d’autres témoignages !

 

L’interrogation, la leçon que je retire du trouble que ce témoignage a généré en moi est que nous ne devons jamais relâcher notre attention, tout peut toujours se reproduire. Je reconnais mon traumatisme : c’est celui de la génération d’après guerre, celui des enfants de déportés et de familles qui ont subi le génocide nazi. Pas une journée sans y penser, pas une journée sans se demander « comment cela a-t-il été possible ? »

 

Cette leçon, nous, juifs, devrions la garder en mémoire. Il en va de notre vie, de notre survie et de celle de notre identité. Quand on sait que certains juifs disent, plus par ignorance que par bon sens : « comment ont-ils pu se laisser ainsi mener à l’abattoir ? », quand on entend certains jeunes adolescents juifs dire, plus par insouciance que par bêtise « qu’il y en a assez avec la Shoah » « qu’on en entend trop parler » « qu’il faut passer à autre chose », quand je vois que certains d’entre nous considèrent « qu’ils ne peuvent pas visiter Auschwitz » le plus grand cimetière juif de tous les temps (y compris bibliques), je me dis que nous devons penser à nos frères et sœurs qui ne VOULAIENT pas s’y rendre et qui y ont été forcés. Je me dis que nous ne devons pas relâcher nos efforts et, même si les temps ont changés, même si Israël existe, nous risquons toujours de constater à nos dépends que si tout change, l’Homme reste tel qu’il est et les preuves de sa bestialité ne cessent de se matérialiser de par le monde.

 

Ignorer, oublier, ne pas s’instruire, ne pas instruire et informer, n’est-ce pas là une forme sournoise d’un négationnisme qui a simplement honte de se nommer ? Ce message est-il trop violent ? Qu’en est-il de celui que nous renvoie l’information au quotidien aujourd’hui alors que nous devrions savoir, alors que nous devrions comprendre le « plus jamais ça » ?

 

Daniel Kluger

 

Pnom Penh
18 février 2010