Zysman Wenig

Par Hélène Feldmann (fille de Zysman Wenig) - Voir le film
 
 
Zysman Wenig est né le 15 janvier 1913 à Kònskie (un petit village à 20 Kms de Lodz) de Israël Isaac Wenig et Esther Rivka Erenstein. Il est le dernier d'une fratrie de 7 enfants dont 3 mourront en bas âge. Il vit à Konskie jusqu'à 4 ans, au moment du décès de sa mère puis à Przed Bòrz jusqu'à 8 ans.

Son père se remarie en 1923 et la famille déménage à Lodz en laissant Zysman et Perla (sa soeur aînée) au village pour liquider les affaires. Il commence à travailler avec son père à l'âge de 8 ans dans la cordonnerie. A dix ans, il va une ou deux années à l'école de Lodz, en demi-journées. Son père quitte sa femme et comme il n'a plus de maison, il met son fils (il a alors 13 ans) à la rue et le place dans une usine où il reste la nuit comme gardien. Il travaille l'après-midi comme apprenti chez un tailleur. Le tailleur décède et Zysman part travailler chez un ouvrier qualifié.

La saison pour l'activité de tailleur pour dame étant très courte, il est obligé de multiplier les petits boulots en morte saison: il est tour à tour boulanger (ça ne dure pas longtemps car il s'endort la nuit!), distributeur de prospectus pour une cartomancienne qui l'emploie aussi comme "bonne à tout faire" en échange de nourriture, rabatteur pour un magasin de tissus... Le peu qu'il gagne est économisé pour pouvoir émigrer en France et ce avant 18 ans afin d'échapper au service militaire.

Zysman Wenig émigre en 1931 et arrive à Paris au mois de juillet au moment de l'Exposition Coloniale. Il a obtenu en Pologne une carte de séjour de 1 an renouvelable. Il arrive chez sa soeur (émigrée en 1920 via l'Allemagne) au 90 rue du Temple dans le Marais alors surnommé le "Pletzel". Il y reste une année puis trouve une petite chambre au 71 rue du Temple (devenu le Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme). Il y restera jusqu'à son mariage, en 1935, avec Hélène qui travaille avec lui comme finisseuse et avec qui il déménagera au 100 rue du Temple.

Son oncle, Bernard Erenstein (le frère de sa mère), qui l'emploie officieusement comme tailleur, demande une carte de travail pour lui qu'on lui refuse à cause de l'assassinat de Paul Doumer. Il risque l'expulsion. Il se dit alors qu'il pourrait s'engager dans l'armée. On n'en veut pas dans l'armée car il est juif polonais. Il essaye alors la Légion Etrangère d'où il est également débouté : Il est trop "gringalet".

L'oncle lui donne alors du travail qu'il exécute dans sa chambre avec une machine à coudre qu'on lui a prêté. Hélène travaille avec lui. Elle tombe enceinte. Ils se marient fin juillet 1936. Voyage de noces de 3 semaines à la frontière belge. Jacques leur premier fils naît le 22 novembre 1936. Grâce à sa naissance, Zysman obtient une carte de travail de 10 ans. Une première demande de naturalisation est refusée car Hélène a dû avorter juste après la naissance de Jacques et est fichée par la police. Il sera finalement naturalisé en 1955. (Décret du 16/12/1955). Leur deuxième fils, Roger, naît le 9 avril 1940.

La déportation

La France est occupée. Les cartes d'identités des juifs sont enregistrées à la préfecture. Zysman Wenig est convoqué au commissariat le plus proche pour "vérification de la situation de famille". Il est enfermé et envoyé en autobus, le 14 mai 1941 à midi, au Camp de Pithiviers qui n'est alors pas encore fini de construire, ni organisé. Il y reste 13 mois. Sa femme vient le voir deux fois.

Extrait d’un récit de mon père :
Le 14 mai 1941, il a été convoqué au commissariat avec un membre de sa famille pour une « vérification de la situation de la famille ». A 8 heures du matin, il s’est présenté et le commissaire lui a confisqué ses papiers, et l’a mis aux arrêts.
« J’ai demandé « pourquoi ? ». Il m’a répondu : « j’ai des ordres ». Vers midi, des autobus sont venus, et avec une quinzaine de personnes, ainsi que ceux qui avaient déjà été arrêtés, nous avons été conduits à la gare d’Austerlitz et convoyés à Pithiviers.

Le camp venait d’être ouvert. Il n’y avait rien à manger. Il y avait 25 baraques. Nous étions une cinquantaine par baraque. Je ne connaissais personne. Il n’y avait que des hommes. Les familles qui sont venus de Paris, ceux qui étaient au courant, nous jetaient de la nourriture par-dessus les barbelés. Mon épouse et cousin sont venus de Paris en tandem. Nous étions gardés par des gendarmes français. Dans les baraques, il n’y avait pas de lit. Juste des planches avec de la paille et pas de couverture. Le Maire de Pithiviers a essayé de nous aider en nous apportant des couvertures. Sur l’initiative des communistes juifs qui étaient dans le camp, une organisation s’est mise en place. Ils organisaient la distribution de la nourriture, des occupations pour les prisonniers. Au bout de quelques jours, nous sommes parvenus à faire passer du courrier.

Dans des journaux, Paris Soir entre autres, il était écrit que 1 600 trafiquants qui faisaient du marché noir avaient été arrêtés, alors que nous étions la plupart des ouvriers.

Dans la journée, il n’y avait rien à faire. On pensait qu’on resterait dans le camp  jusqu’à la fin de la guerre. Il y avait peu d’évasions, d’autant plus que l’on avait des informations sur Drancy où nous savions que les conditions étaient très dures. On avait la crainte, en cas d’évasion d’être repris par les gendarmes et être amenés à Drancy. On n’avait pas le droit aux visites. La principale préoccupation, c’était d’occuper le temps. Certains faisaient du théâtre, d’autres apprenaient des langues, faisaient de la sculpture sur bois …

Le camp était dirigé par un allemand que l’on voyait peu. C’était des français qui nous gardaient. Il n’y avait pas de discipline comme j’ai connu plus tard dans les camps de concentration. Par baraque, il y avait un chef qui organisait de façon équitable le partage de la nourriture. Quand on était malade, il y avait une infirmerie et le médecin faisait partie des prisonniers. La nourriture était insuffisante, mais avec les colis, on pouvait manger.
 
Il y avait une baraque pour les anciens combattants avec des conditions de vie plus favorables.
 
Dans les baraques, on avait des discussions car on était pas tous du même avis. Dans le camp, les communistes sont parvenus à faire un journal écrit à la main. Il y avait les nouvelles du camp, on racontait des histoires, des blagues. On y parlait de la vie de tous les jours. Les informations de l’extérieur arrivaient le plus souvent par l’intermédiaire d’habitants de Pithiviers. On savait un peu comment se déroulait la guerre. On a su qu’il y avait eu la rafle du Veld’hiv.

Au cours de l’été, on nous a demandé si nous voulions travailler dehors pour faire la moisson. Je l’ai fait. L’hivers 1941 a été très froid. La baraque était chauffée avec un petit poêle. Cela m’a endurci.

J’avais deux enfants en bas âge. C’est ma femme qui s’en occupait. Il a fallu qu’elle se cache. Quand les Allemands sont venus pour l’arrêter, la concierge de l’immeuble l’a prévenu. Mes enfants ont été confiés à un couple à la campagne en Picardie. Naïvement, je pensais que l’on serait libéré et que je pourrais les retrouver. On attendait. On ne pensait pas à la déportation. Avant-guerre, déjà on ne croyait pas à l’ampleur des persécutions contre les juifs en Allemagne. On n’a jamais perçu le danger. On était dans le camp, tranquilles. Chacun faisait ce qu’il voulait. On pensait à passer le temps et à attendre la libération. Les communistes nous conseillaient de ne pas chercher à nous échapper, de peur d’être repris et conduits à Drancy. En fait, on se rendait compte que la vie était plus dure pour nos familles qui devaient se débrouiller pour nous faire parvenir des colis. Chacun vivait sa vie en secret, on ne se confiait pas. Une journée de passée, c’était une journée de gagnée.

Un neveu avait été fusillé début 1942 au Mont-Valérien, il collait des affiches anti-allemandes dans les rues de Paris. Je l’ai appris à Pithiviers. Au début du mois de juin 1942, la discipline est devenue plus dure. Le 24 juin 1942, les SS sont venus dans le camp. Un train est parti de Pithiviers pour nous emmener à Auschwitz. Nous étions environ 700. Le voyage a duré 3 jours, sans eau, et sans nourriture.

J’ai été libéré le 6 mai 1945 et rapatrié le 24 mai. Du convoi parti de Pithiviers avec moi, seul quelques-uns ont survécu. »

Le 25 juin 1942, Zysman Wenig est déporté à Auschwitz par le convoi numéro 4. Il arrive au camp le 27 juin. Il y reçoit le matricule 42 695 qu'on lui tatoue sur l'avant-bras gauche.

Il travaillera comme menuisier, coiffeur... une de ses grandes chances au camp est de parler le yiddish, l'allemand et le polonais en plus du français: il comprend les SS, il comprend les kapos. Egalement, le fait d'avoir grandit dans des conditions de vie très difficiles et sous un climat extrêmement rude sera déterminant pour sa survie.

Le 18 janvier 1945, devant l'avancée des troupes soviétiques, le camp est évacué. Les prisonniers feront "la marche de la mort" qui durera environ 8 jours à pied, en train, en camion jusqu'à Mathausen en Autriche. Zysman y reste en quarantaine quelques semaines avant d'être affecté à Ebensee d'où il sera libéré le 6 mai 1945 par l’armée américaine.

Il arrive à Paris un mois plus tard le 24 mai 1945 à l’hôtel Lutétia à PARIS, vêtu d'un pantalon de soldat de la cavalerie française, d'une veste autrichienne, de chaussures de SS, d'un chapeau de paille et d'un foulard rouge. Il retrouve Hélène au 100 rue du Temple. Il pesait 65 kg en partant, il pèse 37 kg à son retour.

Hélène est restée cachée toute la guerre jusqu'à la libération de Paris (en août 1944) comme cuisinière chez des châtelains et sous une fausse identité espagnole. Ses deux enfants Jacques et Roger sont cachés l'un à Compiègne (Oise) et l'autre à Beauchamps (Picardie) jusqu'à la libération.

La Croix Rouge lui donne un mois de convalescence chez une famille de Cabourg, les Cassignol. Il grossit d'un kilo par jour.
A son retour il retrouve ses deux fils.